Mes petits vieux

écrit le 11 août 2019

 

Le petit jardin - The New Yorker 31 janvier 1983

Le petit jardin - The New Yorker 31 janvier 1983

 

Mes petits vieux


Il y a quelques années le train m'emmenait au travail à Paris. Je profitais des heures passées dans les transports pour m'adonner à mon plaisir favori. A savoir la lecture.

Le paysage des pavillons de banlieue, je le connaissais par cœur et au fil du temps je ne relevais presque plus la tête de mon livre. Toutefois au printemps, la voie ferrée surplombant les maisons, j'aimais bien jeter un oeil indiscret, lorsque la nature se réveillait, dans les jardins coquets qui commençaient à fleurir. Les fleurs jaunes des forsythias pointant le bout du nez, les tulipes chamarrées... le vert tendre des feuillages… les roses qui n'allaient pas tarder. Et immanquablement je constatais que la nature était plus avancée que chez moi, en effet mes forsythias n'étaient qu'à l'état de branches nues, je râlais intérieurement, sachant que je devrai attendre pour voir éclore mes premières fleurs. Un peu déçue je me replongeais dans ma lecture.

La zone pavillonnaire s'achevait et nous commencions à longer de grands ensembles. Le train filait. Cependant tous les jours il ralentissait car nous passions sur un pont en courbe, parfois même il s'arrêtait quelques minutes. J'avais l'habitude, je n'y prêtais guère attention, sauf ce jour-là.

Pourquoi ai-je relevé la tête ? Pourquoi n'avais-je jamais vu cette petite maison aux volets verts et son petit jardin entourés, phagocytés même par ces tours de douze étages. Insolite ! A n'en pas douter ceux qui habitaient là faisaient de la résistance ! Il fallait que je sache. A partir de ce jour-là j'attendais le moment du ralentissement.

Ils étaient assis, tous les deux, sur un banc contre la maison profitant des rares rayons du soleil. Le soleil ils n'en voyaient pas beaucoup la lumière, obstrué qu'il était par cet environnement de béton. A leur pied un chien allongé sur une couverture, âgé comme eux. Je les ai tout de suite aimés mes petits vieux, lui lisait son journal, elle ne faisait rien et puis parfois se levait, caressait le chien, marchait et se penchait sur ses fleurs innombrables qui de là où j'étais formaient un tapis multicolore.

Une harmonie, une sérénité se dégageaient de ce couple, de cette petite maison bien soignée aux volets peints aux couleurs de l'espérance, une douceur qui me faisait du bien et qui me mettait de bonne humeur !

Ils étaient là et j'attendais cet instant fugace. Je pris l'habitude de les regarder au fil des semaines et des mois. Parfois ils n'étaient pas sur leur banc mais la plupart du temps ils étaient présents à notre rendez-vous ! Ils avaient l'air heureux. Cela dura plusieurs mois. Je m'étais habituée à ma visite matinale.

Un matin ma petite vieille n'était pas là. Tiens ! Pourquoi ? Etait-elle malade ? J'allais forcément la revoir le lendemain mais le lendemain, ma petite vieille n'était pas là. Et les jours suivants non plus. Cela devenait sérieux. Petit à petit il a bien fallu que je me rende à l'évidence, elle n'était pas là, elle n'était plus là ! Et puis un peu plus tard c'est le vieux chien qui disparut lui aussi. Mon petit vieux désormais était seul sur le banc. Il ne lisait plus son journal ! Les semaines passaient. il était seul. Il était sans doute triste et moi aussi. Je savais qu'un jour il n'y aurait plus personne. Ce qui arriva.

Comme elle était triste cette petite maison aux volets fermés ! Le petit jardin n'était plus que broussaille mais j'espérais toujours. Les mois d'été arrivèrent et c'étaient les vacances, je pris donc mes congés. A mon retour, J'étais impatiente de savoir ce qu'était devenue la maison. Le train ralentit comme à son habitude et je ne la trouvai pas. Comment avais-je pu la rater ! Non je n'avais rien raté, la maison n'existait plus, en si peu de temps elle avait été rasée. Il y avait un parking plein de voitures à la place.

Fernande de La Ferrière

 

Musique : Le petit jardin - Jacques Dutronc - 3,56 Mo - 3 mn 53 :


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